Peindre à l'huile sur les panneaux shikishi japonais : entretien avec Sébastien Coueffic.
- artsan

- Mar 11
- 4 min read
Updated: 6 days ago
Cet entretien avec le peintre français Sébastien Couëffic accompagne l’exposition Oil Paintings on Japanese Shikishi Boards présentée dans la galérie Art San au Japon. L’artiste y évoque son expérience expérimentale de la peinture à l’huile sur shikishi, un support traditionnel japonais historiquement lié à l’encre et à la calligraphie.
Le shikishi comme support spécifique
Le shikishi est historiquement lié à l’encre, au dessin et à l’écriture. En quoi cela le distingue-t-il d’une toile ou d’un panneau classique ?
J’ai ressenti immédiatement la charge historique et culturelle portée par ce format. À partir de là, j’ai adapté mon travail en menant beaucoup de recherches, notamment à travers mes outils.
J’ai expérimenté différents pinceaux et différentes brosses. J’ai réalisé des fonds en lavis avec des pinceaux d’aquarelle, puis je suis revenu avec d’autres pinceaux plus courts, aux poils plus rigides, pour appliquer la peinture.
Le shikishi a donc influencé mon travail, même si mon regard reste celui d’un peintre occidental, formé à l’histoire de l’art européenne.
Travaillez-vous le shikishi comme une surface neutre ou comme un espace déjà habité ?
La surface du shikishi n’est pas neutre. Le papier est moucheté, granuleux, très beau, avec beaucoup de caractère.
Je ne voulais pas altérer ce support avec trop de couches. Les peintres travaillent souvent par couches successives. Ici, j’ai travaillé de manière légère, presque en alla prima, dans un geste unique.
Il s’agit d’un travail très lié au geste et à l’énergie qu’il libère en relation avec le regard.
Le corps et le geste
Le shikishi modifie-t-il votre posture ou votre distance au support ?
Au début, j’ai repris ma méthodologie classique : un croquis puis une fine sous-couche. Je pensais que la peinture à l’huile diluée à l’essence de térébenthine serait trop absorbée.
En réalité, le shikishi est très résistant et absorbe la peinture sans la fragiliser. J’ai donc adapté ma pratique et travaillé directement avec l’huile et l’essence de térébenthine.
Je travaille généralement debout, en utilisant l’équilibre du corps et le recul pour construire l’image et déployer l’énergie du geste.
Surface et matière
Quelles différences ressentez-vous entre le shikishi et vos supports habituels ?
Le shikishi absorbe la peinture à l’huile d’une manière très intéressante. Le pigment reste vivant et compact, ce qui permet de créer ombre et profondeur. Cela permet également de continuer à travailler par couches successives.
Huile sur shikishi : un territoire expérimental
Aviez-vous conscience d’entrer dans un territoire expérimental ?
Le shikishi n’est pas un format habituel pour un peintre européen. Je me suis inspiré du travail de Mathurin Méheut, peintre breton qui a vécu au Japon, mais malgré cela le shikishi restait un territoire totalement inconnu.
Il fallait adopter une approche douce et prendre le temps d’observer.
Avez-vous dû élaborer vos propres solutions techniques ?
Oui. J’ai travaillé dans l’idée de la réserve, car une couche posée sur le shikishi ne peut pas être facilement corrigée.
Le support fragile garde toute trace d’action, contrairement à une toile plus résistante. Il existe un équilibre très particulier entre fragilité, préciosité et capacité d’absorption.

Format et bordure
Que change le format du shikishi dans votre manière de composer ?
Le liseré doré du shikishi m’a beaucoup intrigué. Il agit comme une auréole qui encadre le sujet. J’ai fait attention à ne pas peindre dessus, en laissant un espace — un liseré blanc ou crème autour de la peinture — comme une respiration avant d’atteindre les marges.
Couches et décisions techniques
Travaillez-vous avec le même nombre de couches que sur vos formats plus grands ?
Non. Sur le shikishi il y a moins de couches. Il faudra sans doute des années d’expérimentation pour connaître réellement les limites de ce support. Mais pour moi l’erreur n’existe pas : une erreur devient une nouvelle création. Le shikishi ouvre un champ d’expérimentations nouvelles.
Temps et rythme de travail
Le temps de séchage modifie-t-il votre rythme ?
Non, cela n’a pas changé mon rythme de travail. Il m’est arrivé de travailler plusieurs shikishi en parallèle, parfois assez rapidement.
Série et variation
Abordez-vous chaque shikishi comme une œuvre autonome ou comme partie d’un ensemble ?
J’ai travaillé sur un corpus, un ensemble construit.
La répétition du geste existe, mais le mélange des couleurs, l’adaptation du format, du hors-champ et des ombres permettent que chaque œuvre reste unique. Ce travail a aussi influencé mes grands formats, notamment des vues d’architecture d’un mètre sur un mètre, travaillées avec des pinceaux d’aquarelle à l’huile.
Regard et intimité
Une œuvre sur shikishi crée-t-elle un rapport plus intime avec le regardeur ?
Le shikishi est un objet précieux. Le face-à-face avec le regardeur devient presque hypnotique, presque rituel. La brillance concentre l’image dans une narration éprouvée par l’histoire du sujet. Le regard est guidé, mais reste unique pour chacun.
Histoire du support
Êtes-vous sensible à l’histoire du shikishi ?
Oui. Utiliser l’huile sur shikishi modifie ma position d’artiste par rapport à l’histoire du support. Cela crée une forme de métissage. L’histoire de l’art s’est toujours nourrie de ces métissages, et le shikishi permet d’accompagner cette dynamique.
Finition et durabilité
Avez-vous adapté vos choix de finition ?
La durabilité de la peinture à l’huile sur shikishi reste encore à observer. Certaines œuvres ont moins d’un an. Il faudra voir dans cinq ou dix ans. Pour l’instant je n’ai pas utilisé de vernis afin de conserver un rapport brut à la matière. Je pense éventuellement à des encadrements solides ou à une présentation sous verre pour la protection.
Conclusion
Qu’avez-vous découvert dans cette expérience ?
Le shikishi est entré dans mon travail. Il apporte légèreté et rapidité tout en permettant la profondeur et la narration. C’est une surface brillante, presque hypnotique, qui capte un instant décisif très ancré dans la culture japonaise. Je souhaite continuer à expérimenter, trouver de nouveaux sujets et ouvrir cette voie à d’autres artistes.
Sébastien Couëffic et Art San Gallery, février 2026.
Les peintures réalisées par Sébastien Couëffic sur shikishi prolongent cette recherche.À travers ces œuvres, l’artiste explore les possibilités offertes par ce support traditionnel japonais, en travaillant la lumière, l’architecture et les variations de couleur dans un format intime.










Comments